Corrida à Paris en 1889 (les Arènes de la rue Pergolèse)

Nous avons trouvé dans une édition du "Monde Illustré" du 21septembre1889, un article sur les corridas à Paris . Cet article très intéressant, malgré son style désuet, nous donne une image précise de la vie de l'époque et de la mentalité du public parisien envers le spectacle tauromachique. Nous vous le présentons dans son intégralité.

"Il n' est pas de spectacle plus démocratique que les courses de taureaux", disait récemment un de nos confrères, "non que l'aristocratie s'en désintéresse, c'est au contraire un de ses plaisirs favoris; mais il nivelle les rangs et supprime les castes"
Comme l'a dit encore Amédée Achard: "Quand les taureaux courent, il n'y a plus, ni gentilshommes, ni manants à Madrid, il n'y a que des Espagnols.
Au cirque, il n'y a qu'un maître, le peuple...".
"Dans de semblables conditions, et avec le régime actuellement adopté en France, ce spectacle, si goûté de l'autre côté des monts, aurait dû depuis longtemps passer dans nos mœurs.
"Cependant, il a rencontré toujours une vive opposition lorsqu'il a été question d'en faire admirer les beautés au public français;
.A chaque tentative, et il y en a eu de nombreuses avant cette année, des voix se sont élevées contre la barbarie de ces joutes brutales, dont le dénouement sanguinaire répugnait aux délicatesses dont nous nous piquons et dont nous n'entendions pas être guéris.
" Malgré les récriminations presque unanimes, en dépit des répugnances instinctives qui, jusqu'à présent, n'avaient jamais pactisé, des amateurs convaincus des courses espagnoles ont fait un nouvel effort, en vue d'opérer notre conversion définitive et de nous faire partager leur enthousiasme,et à l'occasion de l'Exposition Universelle, on a vu surgir de tous côtés, on en compte à l'heure présente une demi-douzaine, si ce n'est plus , des arènes, ou Plazas de Toros, qui ont du toutes fermer leurs portes les unes après les autres, devant l'obstination des Parisiens, bien décidés à fermer les yeux, comme jadis saint Augustin, pour ne pas se laisser séduire par les jeux passionnants du cirque.
Après une série d'insuccès consécutifs, il y avait lieu de croire que jamais plus il ne serait question en France des courses de taureaux, de leurs pompes et de leurs œuvres.
Mais les derniers mots n'en étaient pas dits, et voilà qu'à l'instigation d'une société, composée de la fleur de la noblesse espagnole, une arène plus grande que les autres s'est élevée rue Pergolèse, au centre d'un quartier riche et brillant, un véritable monument de proportions grandioses, dont l'agencement fait le plus grand honneur à M. Comboul, I'architecte qui en a conçu et exécuté le plan..
Le cadre combiné par lui est réellement splendide et, même en Espagne, dit on, il n'existe aucune Plaza qui rende mieux, par ses dimensions colossales, l'aspect des cirques antiques.Les dépendances sont à l'avenant, et grâce à une ingénieuse idée des directeurs, on y remarque une Exposition centennale de la tauromachie, avec ses costumes, ses armures, ses victimes et ses héros.
L'installation des corales, ou cours dans lesquelles les taureaux circulent avant de pénétrer dans l'arène, est aussi des plus remarquablesDu haut d'élégantes galeries en bois découpe, les fanatiquesde ce sport si discuté, peuvent admirer les superbes races du duc de Veragua, du comte de Patilla d'Hernandez, etc.; races aussi célèbres en Espagne que chez nous les chevaux favoris de nos écuries en renom.
C'est la qu'a lieu, dans la matinée qui précède la course, l'apartado, ou sélection des taureaux qui doivent combattre.
Bref, tout a été organise par les instigateurs, de façon à gagner bon gré mal gré la faveur du public, et tant d'efforts et de soins n'ont pas été perdus, puisque depuis plus d'un mois le public parisien, oublieux de ses répugnances passés, a adopté la Plaza de la rue Pergolèse, qui est, des à présent, le rendez-vous de toutes les élégances, et ou chaque course attire une société d'élite, composée de tous les étrangers de distinction qui visitent Paris en ce moment, et de tous les mondains qui, entre deux déplacements, traversent la ville, où tant d'attractions les retiennent ou les ramènent en grand nombre.
Depuis l'inauguration de la Plaza de la rue Pergolèse, le succès n'a fait que grandir. Par égard pour la sensibilité française, la mort du taureau a été supprimée mais toutes les péripéties du combat sont maintenues sans exception. Le spectacle est positivement merveilleux, il faut bien en convenir. " Soudain, lisait-on dans le Figaro au lendemain de la première course, un appel de trompette retentit l'orchestre attaque la marche royale et le cortège fait son entrée .Il est superbe, ce cortège. Un peloton de soldats de la garde verte ouvre la marche, puis viennent les trompettes et les timbaliers à cheval; puis douze alguazils a pied, en costume du temps de Philippe IV, et quatre alguazils montes; puis les quadrilles des toreros; puis les banderilleros et les chulos, précédant un carrosse de gala où se tiennent lescavaliers en place, et que traînent quatre bêtes au harnachement splendide, tenues en mains par des piqueurs en livrée étincelante;puis les chevauxdes cavaliers en place, tenus en
main, eux aussi, et qui sont de pur sang; puis les picadores a cheval, et, pour finir, les gens de service et les mules caparaçonnées qui traîneront hors de l'aréne les victimes des matadores. Mais ici les mules sont pour le décor. On sait qu'il ne doit pas y avoir de dénouement tragique."
"Les matadores: Currito Cuchares, Angel Pastor, Felipe Garcia, Frascuelo l'aîné, etc., etc., sont vêtus du costume traditionnel: veste de satin et culottes courtes, ornées de passequillcs, arabesques et paillons d'or et d'argent; cape chatoyante, coquettement drapée et posée sur l'épaule gauche; les bas blancs ou roses, la ceinture de couleur vive et la moutera, coiffure tres spéciale qui, avec le mono sur la nuque, est la caractéristique du toréador espagnol.
C'est d'une richesse inouïe qu'aucune faute de goût ne dépare. "Quand aux cavaliers en place, c'est une galanterie que le directeur de la Plaza du Bois de Boulogne a faite au public parisien. Il constituent un élément d'attraction que n'offrent pas les courses ordinaires en Espagne. Ils ne figurent, en effet, qu'aux courses royales, c'est à dire celles qui se donnent pour célébrer la naissance des infants ou les mariages de rois. MM. Alfredo Tinoro et Luiz Dorego, les deux cavaliers en place, sont les plus renommés de tra los montes . Ce sont deux cavaliers accomplis, deux vrais centaures, qui, debout sur l'étrier, posent les banderilles avec une audace et une élégance incomparables."
" La quadrille, au son de 1a fanfare, traverse solennellement le cirque et va saluer la loge d'honneur. De cette loge, la clef du toril est jetée à l'un des alguazils à cheval, qui pique des deux et va la remettre au garçon de combat, tandis que les toreros prennent leurs positions respectives. e toril s'ouvre, et le taureau s'élance, terrible, les naseaux fumants. " Eh bien! en dépit de la suppression du dernier acte de la course, le spectacle ainsi modifie a réussi à captiver l'assistance.
" Ce n'est pas seulement en France que le carnage final, si tranquillement supporté par les Espagnols, est interdit.
En Portugal, ou les courses sont fort suivies, le picador cherche uniquement à planter une banderille dans le cou de la bête. Cette prouesse accomplie, le cavalier éperonne sa monture et s'éloigne.
La pointe d'acier fixée de la sorte dans la peau du taureau ne pénètre que très peu profondément, et ne doit lui causer qu'une douleur peu sensible.
Au reste, pour mieux égaliser les chances entre les combattants, l'homme n'a pas d'armes, et les cornes du taureau sont garnies de boules. Il n'y a donc pour ainsi dire pas d'effusion de sang.
De la sorte, la course telle que nous y assistons en France, se rapprocherait mieux, ainsi que la course portugaise, des origines de ce passe-temps dont certains font remonter la source aux rois maures dont la chasse au taureau sauvage etait l'un des plaisirs favoris, et non aux combats du cirque ou les gladiateurs se battaient avec des bêtes féroces.
Les spadas les plus en renom en Espagne ont déjà paru dans la splendide arène du bois de Boulogne. Lagart jo, Angel Pastor, Valentin Martin, Mazzantini, etc., ont tour à tour recueilli les applaudissements d'une foule considérable, enfin revenue de ses préventions et tout à fait séduite rare les côtés si pittoresques d'un spectacle jusqu'alors réprouvé et proscrit. Il n'y a, dit-on, que le premier pas qui coûte.
Le voilà fait, et, dés à présent, les courses de taureau ont pris rang au nombre des distractions parisiennes les plus en faveur. Toujours à la piste des actualités, nous avons saisi l'occasion de ce spectacle nouveau pour publier une curieuse série de dessins dus au crayon de M. Vierge. Nul mieux que cet artiste original et puissant ne saurait rendre, avec leur caractère particulier, les épisodes principaux d'une corrida, et les belles illustrations que nous lui devons, lui ont fourni le complet développement de ces rares qualités et de cette large facture qui est le propre de son talent si généralement apprécié. "